graphic artists in the arab countries

Laure et Mazen déroulent leur correspondance au musée

Cimaises

C’est un duo qui fait couler beaucoup d’encre... sur d’immenses rouleaux de papier notamment. Un couple aussi évident qu’improbable qui se livre, depuis quelques années, à un drôle d’échange épistolaire. Audacieusement artistique et intime.
Zéna ZALZAL | OLJ
05/08/2019

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Elle, Laure Ghorayeb, oscille, selon les jours et l’inspiration, entre l’émouvante petite fille qu’elle est restée à 88 ans et la vieille dame indigne qu’elle s’amuse à camper. Lui, Mazen Kerbage, 44 ans, est un éternel enfant terrible. Un fumeur de h… (comme havanes peut-être ?) qui aimerait bien se prendre pour Dieu le père, mais qui au fond reste le fils de sa mère (Laure Ghorayeb, en l’occurrence). Entre ces deux-là, le cordon ombilical semble ne s’être jamais rompu, mais se serait plutôt transformé en un solide lien de complicité artistique… trempée dans l’encre de Chine. Une connivence qui n’exclut ni l’émulation ni les altercations, mais au contraire s’en nourrit pour exacerber leur audace stylistique et verbale.

En témoignent les nombreux projets qu’ils ont menés ensemble depuis 2006. Depuis leurs premiers échanges de textes et dessins (sur cahiers) autour de leur vécu – séparé – des 33 jours de la guerre de juillet. Une expérience qui déclenchera leur envie de travailler ensemble. Et même de composer des œuvres à quatre mains, lesquelles feront l’objet de plus d’une exposition. Trois rien qu’à la galerie Janine Rubeiz entre 2008 et 2015, dont une consacrée à la fameuse série L’abécédaire* : 26 dessins illustrant des thèmes formant leur alphabet personnel (qui commence sagement par Antoine Kerbage, le célèbre comédien, mari de l’une et père de l’autre, pour s’envoler vers des définitions autrement plus audacieuses !) et dévoilant leurs univers mêlés de mère et fils, mais surtout d’artistes singuliers, à la fois iconoclastes et désarmants.

Bref, les collaborations s’enchaînent jusqu’à aboutir à cette tentaculaire Correspondance, entremêlant leurs écritures graphiques et textuelles. Entamée en 2017 après le départ de Mazen Kerbage pour Berlin, elle a englouti jusque-là près de 70 mètres de rouleaux de papier. Elle se poursuit toujours d’ailleurs. « Elle ne s’arrêtera qu’à la mort de l’un de nous d’eux », martèle, avec son humour noir, le fils à sa génitrice.

Une partie de cette drôle de missive au long cours consignée sur un premier rouleau de 25 mètres de longueur avait été exposée au musée Maxxi de Rome en 2018. La voici maintenant qui s’affiche sur les cimaises du musée Sursock jusqu’au 27 août, augmentée d’une suite (logique !) d’une quinzaine de nouveaux mètres d’une conversation échangée toujours sur le même mode au cours de l’année écoulée.



Une affaire de famille
On l’aura compris, l’art chez les Ghorayeb-Kerbage est une affaire de famille. Indissociable de la vie, du quotidien, des affects et des émotions de l'un comme de l'autre. Chacun s’y adonne à sa manière, avec son écriture et son style particulier : tracé minutieux de dentellière, parfois aussi labyrinthique et filamenteux, pour Laure la peintre et ex-journaliste qui remplit patiemment des toiles entières d’histoires et de personnages issus de son vécu… pas toujours rose, mais à la représentation toujours d’une joyeuse exubérance. Traits épais, plus sombres et marqués, dans les sketches angulaires et saccadés de Mazen Kerbage, le bédéiste et musicien, aux propos empreints d’un certain cynisme... C’est cette fusion de leurs deux univers que l’on retrouve dans Laure & Mazen : correspondance(s)**. L’exposition qui déroule, sur une remarquable scénographie signée Yasmine Chemali, un total de 40 mètres de travail à quatre mains, réalisé à l’encre noire et aux Stabilo de couleurs sur rouleaux de papier, est principalement composée de deux œuvres complémentaires.


Fresque intime…
La première ceinture les murs de deux grandes salles du 1er étage d’un florilège de dessins et d’écrits griffonnés par le duo sur tout ce qui fait leur ordinaire le plus prosaïque, mais aussi tout ce qui constitue leur lien, aussi puissant que tumultueux, de mère et fils unis par un même amour de l’expression artistique multiple.

Une fresque enchevêtrant les figures et symboles propres au « répertoire » de chacun : fioritures et motifs aux rondeurs naïves de l’une accordés aux faciès d’hommes tout en rictus angulaires et nez proéminents de l’autre… et où semble trôner en majesté la figure fédératrice d’Antoine Kerbage, adulé par les deux qui le qualifient de « Roi des rois du théâtre ».

Un énoncé d’une subtile charge émotive relevé parmi le florilège d’inscriptions textuelles, en arabe ou en français, qui ponctuent cette fresque. Et qui balancent entre formulations d’affection et de tendresse (maternelle et filiale) et saillies iconoclastes; entre mélancolique nostalgie du temps de l’enfance et satirique mémoire de guerre; entre violente diatribe socio-politique et tirades au lyrisme enjoué… Bref, à travers ce savoureux et piquant mélange des genres, les visiteurs plongent dans l’intimité de ce duo d’artistes dont l’art, dans la veine de celui d’une Annette Messager, puise son inspiration dans les mots, les écritures, la psyché autant que la vie de tous les jours et les banalités du quotidien…


… et amoureux célèbres
Plus ludique, mais certainement tout aussi révélatrice de leurs univers, la seconde œuvre sur rouleau se déploie sur un double pan mural au centre de la seconde salle. Résultat d’un travail en commun qui les avait occupés « 7 jours et 7 nuits » en juin 2018 lors d’une résidence d’artistes à Rennes, cette seconde fresque représente leur panthéon personnel des amoureux célèbres. D’Adam et Ève à Gainsbourg-Birkin, en passant par Antar et Abla, Verlaine et Rimbaud ou encore Antoine Kerbage et Laure Ghorayeb… Elle finit – autodérision suprême mais aussi déclaration d’amour fusionnel – sur leurs deux visages fondus en un seul !

Une exposition au musée Sursock qui vaut le déplacement ! Pour l’expérience immersive qu’elle propose dans l’univers de ces deux artistes, qui ont su créer une œuvre commune singulière, forte et éloquente, qui se démarque de leurs travaux en solo. Et qui offre au final une sorte de Double autoportrait superposé (titre de l’un des dessins exposés) de Laure & Mazen. Tout simplement !
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