graphic artists in the arab countries

L’instant interview: Sadri Khiari et le 9 ème art!

Natif de Tunis et issu d’une famille de militants communistes , il est sans doute l’une des figures de proue de l’opposition tunisienne : Membre fondateur du conseil national des libertés en Tunisie (CNLT), et du mouvement antiraciste et « décolonial » Indigènes de la République .

Titulaire d’un doctorat en science politique ,Sadri Khiari est aussi écrivain: Il est l’auteur de plusieurs livres politiques dont « Malcolm X : Stratège de la dignité noire». Il a notamment participé à des ouvrages collectifs comme « Le Renouveau du mouvement démocratique tunisien» et publié des articles dans des revues internationales dont « De Wassila à Leïla, Premières dames et pouvoir en Tunisie » pour la revue universitaire Politique africaine.

Un parcours fascinant et de multiples œuvres qu’on ne peut aucunement résumer en un seul article!

Curieux de s’enquérir sur son talent de bédéiste ,polyvalent et ubiquiste qu’il est! On a sollicité Sadri Khiari afin de répondre à nos questions et assouvir notre curiosité !

Présentez vous en quelques mots

S.K: Je suis artiste-peintre et dessinateur. Je fais des illustrations, des dessins d’humour, parfois des dessins politiques, et de la bande dessinée.

C’est mon occupation principale depuis quelques années. Auparavant, je consacrais l’essentiel de mon temps à l’action militante et à l’écriture d’articles et de livres politiques.

Comment définissez-vous votre style ?

S.K: Je préfère laisser à d’autres le soin de définir ce qu’on pourrait appeler « mon style ».

Pour ma part, je ne tiens pas à avoir un style propre qui m’individualise. Je me méfie d’ailleurs de l’idée qu’il faudrait nécessairement se distinguer ou affirmer son individualité par un « style ».

Du reste, cette idée me semble parfaitement illusoire tant on peut constater selon les époques et les conjonctures des « styles » collectifs dont je doute que l’élaboration soit seulement le produit de la créativité et des expérimentations auxquelles peuvent se livrer les artistes.

Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il faut se contenter d’imiter les anciens mais je préfère réfléchir à partir de ce point de vue plutôt que du point de vue de l’innovation et de l’individualisation à tout prix.

Vous identifiez-vous à un courant d’art ?

S.K: J’aimerais qu’il existe un courant d’art arabo-amazigh, non-globalisé, non-contemporain, non-individualiste, non-européocentrique, non-modernistes et qui s’inscrive du côté des vaincus de l’histoire, voire qui en serait l’expression.

Hélas, ni mon parcours personnel, culturel et intellectuel, ni l’énergie que je suis en mesure de déployer aujourd’hui ne me rendent capable de m’engager dans le combat pour faire évoluer les rapports de forces politico-artistiques.

Je négocie donc en permanence entre le désir de capituler et l’impératif de tenir bon, mais quand j’examine mon travail, je crains que le premier penchant ne l’emporte largement sur le second. Je me laisse aller, voyez-vous ?

Quelle est votre principale source d’inspiration ?

S.K: J’aurais voulu avoir pour seule source d’inspiration ce qui contribue à la destruction de la modernité contemporaine. Mais, comme je vous l’ai dit précédemment, je n’en ai pas le courage.

Est ce que la perception que vous avez de votre travail a changé depuis la révolution ?

S.K: Avant la révolution, je pensais comme un idiot. Maintenant, moins.

Pensez vous que la BD en Tunisie attire les jeunes?

S.K: Il y a à peu près quatre ans, je discutais dans un café avec un ami, un bédéiste tunisien que je ne nommerai pas. Nous regrettions ensemble que notre travail n’intéressait pas grand monde. Il a eu alors un propos qui m’a interpellé, disant en substance que ce peu d’intérêt pour la bédé était en quelque sorte l’expression d’un « manque », d’un « retard » et qu’il nous incombait de travailler à le combler.

Je ne suis pas d’accord avec cette idée. Bien sûr, j’aimerais que nos efforts en tant que bédéistes trouvent un écho plus large, mais je sais que c’est parler seulement de notre envie personnelle, je serais même tenté de dire égoïste ou narcissique, de voir notre travail reconnu.

En réalité, notre société peut très bien se passer de bandes dessinées. Ce n’est qu’un moyen parmi un million d’autres de formes de communication artistique. Les sociétés où la bédé est largement diffusée ne sont pas « en avance » sur nous et nous ne sommes pas « en retard ». Je n’irai pas plus loin mais la réflexion de cet ami reflète une tendance dramatique et mortifère, très sensible à tous les niveaux et notamment au niveau culturel et politique, à considérer que notre pays est historiquement en retard.

Bref, pour en revenir à votre question, eh bien non la BD n’attire pas les jeunes en Tunisie, ou vraiment très très peu, et ça n’est gênant que pour quelques individus qui ont choisi la bédé comme moyen d’expression.

Y a t il un artiste que vous appréciez particulièrement ?

S.K: Dans le domaine de la bédé, pour les citer par ordre alphabétique : Guido Buzzelli, Robert Crumb, Will Eisner.

Quelle est votre démarche ? Que voulez-vous exprimer dans votre travail ? Quel est votre message ? (si vous en avez un)

S.K: Je ne peux pas vous donner une réponse générale.

Actuellement, je travaille sur une longue bande dessinée dont les personnages principaux sont les tombes de quelques personnes en lesquelles je vois des représentants des damnés de l’histoire, Mohamed Bouazizi, Abdelkrim el Khattabi, Thomas Sankara, Omar el Mokhtar, Auguste Blanqui, Rosa Luxemburg et d’autres.

Mon propos, pour aller vite, porte sur la révolution, sur la défaite, sur les rebonds à venir de la révolution, mais aussi sur cette forme de rédemption dont parlait le philosophe marxiste Walter Benjamin. Je pourrais en résumer maladroitement l’idée par le devoir qui est le nôtre de nous sauver collectivement nous-mêmes pour assurer le salut des victimes du passé ; il nous incombe ainsi d’inverser le cours de l’histoire, pour les arracher à la défaite.

Quelle(s) matière(s) aimez-vous travailler ?

S.K: Le papier, le crayon, l’encre de Chine.

Est-ce important de montrer vos œuvres au public ? Pourquoi ?

S.K: Cela va de soi. A partir du moment où l’on considère que l’activité artistique est une activité sociale de communication, elle ne ferait pas de sens si elle n’entrait en relation avec personne. Un presse-purée dans un monde sans patates ne serait qu’un objet métallique absurde.

Quelles sont vos relations avec les galeries, les autorités de la ville ? Pouvez-vous vivre de votre travail ?

S.K: Une galerie d’art est un endroit où un tout petit nombre de personnes peuvent se flatter d’avoir vu des œuvres que le « commun » ne verra pas et où le galeriste et l’artiste peuvent espérer gagner un grand nombre de billets de banques et en même temps, bien sûr, le prestige d’être reconnus par les « élites ».

Si l’on veut vivre de son métier d’artiste, c’est souvent hélas un passage obligé.

Pour la bédé, les choses sont différentes puisqu’elle est destinée à être publiée sur papier ou sur le net. Depuis quelques années, dans certains pays, les planches de bédés deviennent aussi l’objet de spéculations en galeries ce qui aboutit d’ailleurs à ce résultat qu’elles perdent leur qualité de planches de bédés pour devenir l’équivalent du presse-purée dans un monde sans patates.

En ce qui me concerne, comme la bédé ne me rapporte rien, j’ai recours pour vivre à la vente de peintures-sous-verres, en galerie ou ailleurs, à des illustrations de commande ou à la publication d’articles rémunérés.

Pour vous, est-ce que l’art est utile à la société ? Mot de la fin.

S.K: Je ne sais pas si on peut exprimer les choses comme vous le faites, en termes d’« utilité ».

La société dans laquelle nous vivons étant parfaitement inégalitaire, j’ai bien peur que, même s’il faut tenir compte des ambivalences et des paradoxes qui sont les siens, l’art reconnu en tant qu’art aujourd’hui, l’art qui serait vexé qu’on le dise « populaire » ou « artisanal » ou « traditionnel », n’est pas « utile » mais généralement nuisible aux classes populaires.

Peut-être y a-t-il à travers tous les compromis que l’on est obligés de faire, si l’on veut faire de l’activité artistique sa profession, un petit « sentier arabe » qui permette de contourner au moins certaines compromissions. Mais là, je parle de l’extérieur des classes populaires. Un art qui leur soit « utile », celles-ci ne cessent de l’inventer et de le réinventer en permanence.
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