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“Fatma N'parapli”, une BD décalée conçue à six mains

Benameur Mahmoud, Soumeya et Safia Ouarezki signent à trois Fatma N'parapli (Fatma au parapluie), une nouvelle bande dessinée mettant en scène certains travers de la société, en partant de l'histoire d'une mystérieuse femme qui, dans son quartier populaire à Alger, collectionne des parapluies et finit par alimenter les rumeurs les plus folles à son sujet. Paru aux éditions Dalimen, cet album en noir et blanc de 56 pages en arabe algérien, conçu par trois étudiants de la même famille, invite le lecteur à partager la vie des habitants d'un quartier des hauteurs d'Alger, où pauvreté et débrouillardise côtoient au quotidien les ragots colportés à propos des uns et des autres. Au centre des histoires de ce quartier, une vieille maison qui le surplombe, un lieu devenu un objet de crainte et de fascination à cause des parapluies pendants à ses fenêtres mais surtout à cause des deux femmes, Lallahoum et Fatma N'parapli, qui y vivent. La première, vieille décrépie et édentée, est considérée comme une “sorcière” capable de prédire l'avenir et de prescrire des remèdes, alors que la seconde, une dame d'un certain âge en tailleur et en chapeau qui ne s'exprime qu'en français, vivote en vendant des cardes sauvages aux autres habitantes. Sur un scénario d'Ouarezki Safia basé sur les apparitions des deux femmes dans différents contextes, les planches aux traits vifs et marqués de Benameur Mahmoud, accentués par les encres d'Ouarezki Soumeya, réussissent à transmettre une ambiance à la fois glauque et décalée. Cette ambiance est également communiquée à travers l'attention particulière accordée à l'architecture et à l'intérieur des habitations, rappelant à de nombreux moments les “douirat” (maisons) de la Casbah. Les réactions des habitants aux apparitions des deux femmes, entre horreur des enfants et moqueries des adultes, sont par ailleurs communiquées au lecteur par l'exagération, proche de la caricature, des traits des deux héroïnes ou d'autres personnages. Les auteurs ont, en outre, choisi de présenter et d'agencer les planches en s'inspirant de techniques cinématographiques comme le zoom, le flash-back ou l'utilisation de points de vue différents pour illustrer une même situation. Les dialogues simples en arabe dialectal servent, quant à eux, à évoquer des réalités sociales comme la violence conjugale ou les médisances, au centre de nombre de situations. Ce savant mélange de gravité et d'humour, de misère et de joie de vivre ne manquera pas de rappeler aux lecteurs l'ambiance particulière de L'incendie, un feuilleton télévisé à succès adapté dans les années 1970 par Mustapha Badie de l'œuvre de l'écrivain algérien Mohamed Dib, et dont les auteurs de la BD se sont inspirés. Première publication des trois auteurs, Fatma N'parapli se distingue dans le paysage éditorial du 9e art algérien, plus orienté vers le manga ou la BD historique, en brossant un portrait affectueux mais sans concession de “petites gens” ordinaires. Cette originalité a, par ailleurs, valu aux auteurs le “Prix du meilleur album en langue nationale” lors du dernier Festival international de la bande dessinée d'Alger (Fibda, 23-27 septembre). Les lecteurs devront en revanche patienter pour connaître la véritable histoire de Fatma N'parapli qui sera développée dans le deuxième tome de l'album, en cours d'élaboration, selon ses auteurs.
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