Festival d’Angoulême 2018 : la BD au cœur de l’imaginaire moderne

Alors que Françoise Nyssen, en marge de son déplacement jeudi 25 janvier au festival international de bande dessinée à Angoulême, vient de confier à Pierre Lungheretti, directeur général de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, une mission de réflexion sur "la refondation de la politique en faveur de la bande dessinée", nous revenons, avec Stéphane Beaujean, directeur artistique du festival, sur les grandes tendances de cette 45e édition. Comment le Japon, qui va être à l’honneur de l’édition 2018 du festival d’Angoulême, s’inscrit-il dans l’histoire de la bande dessinée ? En particulier, quels liens entretient-il avec le marché de l’édition française ? Le Japon est, de très loin, le premier marché de bande dessinée au monde. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le pays est exsangue et c’est le manga – plutôt que l’industrie cinématographique – qui fait office de divertissement de masse, trouvant la faveur du public. Cette industrialisation demeure très localisée dans un premier temps : les japonais n’exportent pas de bandes dessinées étrangères et ne cherchent pas non plus à importer leur propre production. Ce n’est qu’au milieu des années 90 que le manga perce en France, attirant très rapidement des lecteurs qui n’ont rien à voir avec ceux des BD franco-belge. Très prisé par ces jeunes générations de lecteurs, le manga a logiquement marqué les jeunes générations d’auteurs. Ces derniers ont intégré les codes du genre – aspect cinématographique, format réduit, dynamisme dans la découpe des pages… – amenant le langage du manga à se conjuguer à celui de la bande dessinée franco-belge. Cela donne les œuvres composites, extrêmement intéressantes, que l’on connait aujourd’hui. Comment mettez-vous en avant la création japonaise dans le cadre de cette 45e édition ? Nous cherchons cette année à montrer toute la diversité de la création japonaise en célébrant trois artistes qui s’adressent à des publics et s’expriment dans des registres très différents. Naoki Urasawa est le chantre de la bande dessinée pour adulte ; il fait des polars splendides entre Hitchcock et De Palma. Toutes ses œuvres sont traversées par des thèmes extrêmement forts et contemporains, tels que la définition du mal, le sort réservé aux enfants, la résurgence des frontières… Osamu Tezuka joue, de son côté, un rôle déterminant dans l’explosion de la bande dessinée que connaît le Japon d’après-guerre : il publie ses premiers mangas au cours de cette période et devient célèbre à tout juste 17 ans. Toute une industrie s’est créée autour de cet auteur ; Tezuka est demeuré un artiste prolifique jusqu’à sa mort, en 1989 : il n’aura eu de cesse, au cours de cette carrière de près de 30 ans, de se renouveler et de changer de style. Son travail, empreint d’optimisme et d’humanisme, constitue un magnifique legs aux générations futures. Enfin, avec Hiro Mashima, auteur phare du divertissement jeunesse japonais, nous décrypterons les codes de ce genre qui rencontre un succès mondial. Il me semble important de préciser qu’en mettant en avant la richesse et la diversité de la production culturelle nippone, nous cherchons aussi à faciliter la rencontre de publics différents et à étendre les horizons de lecture. C’est une manière d’inciter les lecteurs à sortir de leur zone de confort pour d’aller vers des genres qui ne leur sont pas familiers. "La bande dessinée est en train de se placer au centre de toutes les industries culturelles et créatives" Précisément, Angoulême est depuis longtemps considéré comme une vitrine de la créativité en matière de bande dessinée. Quelles sont les grandes tendances de la BD qui vont être mises en avant par cette édition du festival ? La programmation est dense, donc les tendances sont nombreuses ! Nous avons toutefois laissé une place de choix au travail de Marion Montaigne qui représente, avec un style bien à elle, la bande dessinée de vulgarisation scientifique - un genre prend un essor important en France. Marion Montaigne est l’un des premiers auteurs à avoir émergé dans ce registre et elle le fait avec une irrévérence contraire aux codes auxquels on est habitué dans la pédagogie. Ses livres sont très personnels : c’est dans un travail d’artiste total, unique et extrêmement drôle. Elle désacralise en permanence les objets qu’elle observe pour mieux montrer leur importance. Nous avons également une exposition sur Gilles Rochier et, à travers lui, la bande dessinée indépendante. Gilles Rochier est un auteur fascinant qui ausculte la banlieue. Il produit un portrait des grands changements urbains, sociétaux et civilisationnels que connaissent ces complexes et documente le basculement de cette utopie promise dans une forme de précarité complexe. On suit par épisodes une bande d’amis qui se séparent et se retrouvent, on découvre les événements fondateurs – souvent dramatiques – de leurs vies. Il y a derrière tout cela un questionnement : comment vieillit-on dans ces territoires ? Une rétrospective sur Titeuf est également prévue. Le personnage a, certes, 25 ans mais il a réussi à rencontrer la jeunesse à une époque où la bande dessinée jeunesse ne marchait plus du tout sur le territoire francophone, annonçant un renouvellement salutaire. Titeuf représente une nouvelle forme de médiation entre l’adulte et l’enfant : il permet aux jeunes lecteurs d’être aux prises avec des problèmes de société qu’ils ressentent au quotidien, tout en étant dans un dialogue qu’ils ne peuvent avoir ni avec des gens de leur âge, ni avec des médiateurs, ni avec leurs parents. Selon vous, le monde de la bande dessinée traverse actuellement "un changement de paradigme". En quoi consiste-t-il ? La bande dessinée est un art qui est passé sous le radar du XXe siècle, où elle a souvent été réduite à du divertissement jeunesse et délaissée au profit du cinéma. Au XXIe siècle, avec la révolution numérique, la place de l’écrit et de l’image dans nos moyens de communication change, en particulier pour les plus jeunes générations. On n’a jamais autant écrit et lu qu’à notre époque, pourtant l’écrit devient davantage un outil de conversation et d’information qu’un moyen d’expression personnelle. Les émotions complexes sont de plus en plus relayées par l’image. Pour le factuel on passe par twitter, pour le personnel, ce sera Instagram ou Snapchat. La bande dessinée est en ce sens un support très intéressant puisqu’elle-même relève la fois de l’écrit et de l’image, dans une époque en transition. Elle est en train de se placer au centre de toutes les industries culturelles et créatives. Si vous prenez le cinéma en l’an 2000, les dix principaux blockbusters étaient des créations originales : Matrix, Coup de foudre à Notting Hill… En 2016, sur les onze films qui ont eu le plus de succès à l’international, se trouvent six œuvres issues de bandes dessinées. Cette tendance se confirme d’année en année depuis 2005-2006 ; elle touche également d’autres supports liés à l’image, tel que le jeu vidéo. La bande dessinée est un art narratif et visuel aussi pratique qu’économique. Le festival d’Angoulême a vocation à refléter ce changement, à montrer que la bande dessinée n’est plus réservée à quelques passionnés, qu’elle représente un langage particulièrement pertinent en cette période de transition numérique et se trouve désormais au cœur d’un vaste écosystème culturel. Il est impossible, aujourd’hui d’avoir une industrie culturelle forte sans bande dessinée ! Cette année, nous faisons donc la part belle aux mangas. L’année prochaine nous mettrons en avant les liens entre le septième art et le neuvième art, puis avec les jeux vidéo… Il s’agit de mettre l’accent sur les synergies créatives qui existent entre la bande dessinée et les autres arts.
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