graphic artists in the arab countries

La BD arabe à l’honneur à Angoulême

La BD arabe à l’honneur à Angoulême

Le 45ème festival de BD accorde une place privilégiée au renouveau du neuvième art dans le monde arabe.

La quarante-cinquième édition du festival international de BD, qui s’achève ce 28 janvier à Angoulême, a mis en avant de manière inédite les créateurs arabes. La Cité internationale de la Bande dessinée accueille une exposition « Nouvelle génération » sur la « BD arabe d’aujourd’hui », exposition inaugurée en présence du président de l’Université américaine de Beyrouth et de l’animateur de l’Arab Comics Initiative. C’est aussi à l’occasion d’Angoulême qu’est lancé « Short », un recueil de récits dessinés, publié chez Actes Sud, à la couverture ci-dessus. Les 27 artistes arabes qui contribuent à ce recueil témoignent de la vitalité du neuvième art en Egypte, au Liban et en Tunisie, mais aussi au Maroc, en Irak, en Algérie, en Jordanie et en Syrie.

LES MAGAZINES DU RENOUVEAU

Le monde arabe s’est longtemps distingué par ses caricaturistes plutôt que par ses auteurs de BD. Ces artistes ont parfois payé cher leur audace. Le Palestinien Naji al-Ali, créateur du personnage d’Handala, un jeune réfugié de dos, devenu le symbole de la dépossession d’un peuple, a été assassiné à Londres en 1987. Le Syrien Ali Ferzat, très critique envers Bachar al-Assad, a eu les mains brisées par les nervis du despote, en 2011, avant de devoir se réfugier à l’étranger. Et c’est sous l’influence de Cabu et Wolinski, rencontrés à Angoulême en 1989, que George Khoury, dit « Jad », édite le recueil pionnier « De Beyrouth ».

Le Liban va en effet constituer un foyer particulièrement actif de création dans le neuvième art : la revue Samandal (Salamandre), fondée en 2007, véritable creuset de jeunes artistes, à Beyrouth et au-delà, compte à ce jour plus d’une centaine de contributeurs. La chute des dictatures en Tunisie et en Egypte, en 2011, permet aux dessinateurs locaux de renouveler enfin l’expérience, avec les revues Tok-Tok au Caire et Lab 619 à Tunis. Une démarche similaire va déboucher, en 2013, sur le lancement de la revue Skefkef à Casablanca. Un Festival international de bande dessinée se tient à Alger depuis 2007. Cette manifestation est complétée, à partir de 2015, par un festival de BD organisé en Egypte, Cairo Comix, avec le soutien de l’Institut français.


UNE SCENE ARABE DE LA BD

Les dessinateurs arabes déploient leur art dans un milieu urbain, avec lequel les titres de leurs fanzines jouent en clin d’oeil ironique: le tok-tok est l’équivalent égyptien du rickshaw indien qui se faufile dans les embouteillages perpétuels du Caire; le skefkef est un sandwich populaire au Maroc et le 619 du Lab est le code-barre des produits tunisiens. Ces collectifs à nature collaborative accueillent aussi bien des amateurs éclairés que des artistes à vocation professionnelle. C’est ainsi que Mohammed El Bellaoui, alias « Rebel Spirit », associe travail d’illustration et publication du « Guide casablancais », BD d’exploration alternative de la métropole marocaine.


L’arabe de prédilection de ces artistes est le dialecte local plutôt que l’arabe châtié, dit littéraire. Cela renforce leur enracinement dans leur environnement, mais complique la diffusion dans les autres pays arabes. A cela s’ajoute la réalité d’une marché de l’édition très segmenté d’un pays à l’autre, du fait des obstacles multiformes mis par les différents régimes à la libre circulation des publications. Quant à la censure, qui avait interdit en 2008 la diffusion de « Metro », le premier authentique album égyptien, elle demeure vivace, y compris dans le libéral Liban: trois auteurs de Samandal ont en effet été condamnés en 2015 pour « incitation à la discorde confessionnelle ».


D’autres auteurs ne s’interdisent pas des BD en français, notamment en Algérie, voire en anglais, à l’attention d’un marché plus « international ». Le Libanais Mazen Kerbaj, désormais installé à Berlin, a même publié en allemand, en 2017, ses « Histoires vraies de réfugiés syriens » dans le fanzine germanophone Strapazin. « Short » en offre la version française, de même que, entre autres, le jubilatoire « Gang des éponges » de l’Egyptien Shennawy ou la fable orwellienne du « Peuple escargot » du Tunisien Othmane Selmi. En tout cas, un panorama d’une création arabe d’une grande diversité, mise à l’honneur à Angoulême en ce 45ème festival de BD.
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