graphic artists in the arab countries

Critique Fatma au parapluie : Le poids écrasant des regards dans la société algérienne

Amateurs de bande dessinée, ne craignez jamais ce qui se passe chez les petits éditeurs. Ils publient souvent de “jeunes” auteurs et autrices pas nécessairement au point, mais ils font aussi un exercice de défrichage salutaire. Parce qu’en procédant ainsi, ils mettent au jour de vrais petites pépites comme ce Fatma au parapluie, publié en France par les éditions Alifbata. Une bande dessinée… algérienne.

C’est la spécificité d’Alifbata que d’explorer les pays arabes du bassin méditerranéen, pour en mettre en lumière les productions BD. C’est chez eux que vous aurez ainsi pu trouver le catalogue de l’exposition Nouvelle génération : la Bande Dessinée Arabe aujourd’hui, proposée en 2018 par la Cité de la Bande Dessinée et de l’image d’Angoulême. Mais Simona Gabrieli, la directrice éditoriale d’Alifbata fait aussi traduire des histoires complètes, venues du du Proche-Orient ou du Maghreb.
Percez les mystères de la casbah

Dans la casbah d’Alger chacun vit sous le regard des autres. Il y a les femmes sur les terrasses, les hommes dans les cafés et les enfants au milieu. Impossible de passer inaperçu. Alors quand on est une femme qui ne respecte pas les codes sociaux, on peut essayer de se cacher. Ou au contraire, comme Fatma, assumer au grand jour sa différence et voir les histoires se multiplier à son passage. Qui est-elle vraiment? Qui est cette femme qui dérange mais dont pourtant personne ne voudrait se passer?

Une bonne couverture doit à la fois donner envie au lecteur d’ouvrir l’album et représenter réellement ce qu’il va y trouver. Il suffit de prendre le temps de regarder celle de Fatma au parapluie pour être pris d’un désir gourmand d’en tourner les pages. Et il n’y a pas tromperie. Mahmoud Benamar, le dessinateur, ne cache pas être inspiré par l’auteur italien Toppi et ça se sent immédiatement. Il a sans doute encore matière à progresser, son dessin est parfois un peu “facile”, un peu “amateur”. Mais les qualités et l’inspiration sont aussi perceptibles et on devine sans mal vers quels sommets l’artiste algérien pourrait se diriger avec un peu d’expérience. N’hésitez pas à explorer son compte Art Station pour découvrir ses pages avant encrage. Son trait est déjà particulièrement expressif. Ses deux personnages principaux féminins possèdent une réelle identité graphique. On ne peut pas les confondre avec d’autres personnages, elles crèvent l’écran. Notamment la vieille femme qui semble avoir particulièrement séduit l’artiste. Chacune de ses scènes est un moment de séduction, de malaise autant que d’humour.

Benamar est aidé à l’encrage par Soumeya Ouarezki. Un encrage qu’on peut qualifier d’incisif. Il y a dans son trait une énergie piquante, coupante comme du rasoir. Là encore, ce n’est pas toujours parfaitement réussi, mais les intentions sont plaisantes et la proposition graphique globale fonctionne finalement avec harmonie. Le dessin et l’encre se marrient plutôt bien au final.
Venez rencontrer le peuple d'Alger

Cet aspect rugueux du dessin convient très bien au propos développé. À travers le personnage de Fatma, ce sont les mécanismes sociaux à l’oeuvre en Algérie qui sont mis en lumière par Benamar et Ouarezki (tous deux co-scénaristes). Une omniprésence du contrôle social par le regard des gens et par leur jugement. On découvre le poids des rumeurs qui tombent sur celles et ceux qui ont le malheur de sortir de la norme. Une situation sans doute encore plus pesante pour les femmes, qui sont nos guides dans cet univers. Comme la vieille Lalla Houm, rebouteuse et sorcière pourtant indispensable à la vie des autres femmes. Elle fait tout, elle est utile, mais on la craint.

Et Fatma, femme trop indépendante pour que cela ne soit pas louche. Une femme qui se construit une carapace avec les racontars qu’elle sait inévitable. Elle bâtit sa propre légende, tanne sa propre armure qui encaissera mieux les attaques à venir. Le lecteur n’est pas dupe. Il sent à mesure que les pages avancent, la fragilité de cette femme. Quelques pages viennent commencer à l’éclairer. Mais les explications viendront dans un deuxième tome en cours de réalisation.

Disons-le tout de suite, Fatma au parapluie ne sera pas présent sur tous les étals, le 3 mai prochain, jour de sa sortie. Il est fort probable que nombre de libraire passeront à côté de cet ouvrage à petit tirage. Mais Alifbata y est distribué et si vous avez vu naître en vous l’envie de découvrir l’histoire de Fatma et des personnages de la casbah, alors n’hésitez pas et commandez l’album chez n’importe quel libraire. Vous aurez votre album en quelques jours. Et vous contribuerez ainsi à faire connaître à plus de monde encore, ce très joli représentant de la bande dessinée algérienne.

Par Yaneck Chareyre
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