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Et si l’on tombait nez à nez avec un cadavre de femme place des Martyrs ?

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Le collectif de BD Zeez a récemment fait paraître un fanzine (publication indépendante faite par des créatifs autonomes et dissidents) intitulé « al-Jarima » (le crime). Sous la forme d’un journal d’investigation libre et déluré, Tracy Chahwan, Omar al-Fil, Karen Keyrouz, Nour Hifaoui Fakhoury et Carla Habib ont interprété chacun à sa manière ce cadavre exquis...


Emmanuel KHOURY | OLJ
20/05/2019

« À la fin des années 40, on a retrouvé le corps sans vie d’un homme sur la plage de Somerton en Australie. Personne n’a jamais pu l’identifier. Il y avait un bout de papier qui dépassait de sa poche. Ce bout de papier était en fait une page arrachée du livre Rubaiyat de Omar Khayyam. Dessus était écrit “Tamam Shud”, qui signifie “terminé” en persan. Aujourd’hui encore, l’affaire n’a toujours pas été résolue et demeure un des plus grands mystères criminels de la police d’investigation australienne. »

Cette histoire que raconte ici Omar al-Fil, c’est celle de l’affaire Taman Shud, aussi connue sous le nom de « mystère de l’homme de Somerton ». C’est elle qui a été, en partie, la source d’inspiration à l’origine d’al-Jarima, la deuxième création en date du collectif libanais Zeez.

En plein cœur de Beyrouth, place des Martyrs, 3h15 du matin, le cadavre d’une femme inconnue est découvert. En guise d’enquêteurs, 5 artistes dessinateurs : Tracy Chahwan, Omar al-Fil, Carla Habib, Nour Hifaoui Fakhoury et Karen Keyrouz. Ces jeunes auteurs, armés de crayons affinés et de beaucoup d’imagination, vont chacun raconter une histoire sous forme de planches de BD compilées dans un journal papier. Le noir et blanc est de mise, l’ambiance est sombre, glauque, la langue débridée et l’humour cinglant. La liberté de ton, de registre et de genre ; les quelque 500 tirages répartis dans deux cafés branchés de Mar Mikhaël (Le Riwaq et le Tota) et une petite librairie du quartier (Papercup) ; le prix bon marché (5 000 livres libanaises), autant d’éléments qui font sans aucune doute entrer al-Jarima dans la catégorie du fanzine libanais contemporain. Pour ce numéro, outre l’histoire du cadavre australien, les auteurs ont été assez librement inspirés par l’actualité du pays, et il semble qu’il y ait eu réminiscence du meurtre de Rebecca Dykes, cette Anglaise assassinée par un conducteur d’Uber en décembre 2017. « Souvent les productions artistiques sont inspirées par l’actualité et les faits divers. Mon album (Beirut, Bloody Beirut, aux éditions Marabulles), je l’ai fait après avoir entendu l’histoire d’un type assassiné en pleine rue dans l’indifférence générale », se rappelle Tracy Chahwan. Et Omar al-Fil de reprendre : « Au départ, on voulait travailler sur la question du langage. Après plusieurs brainstormings, il y a eu cette idée de différentes interprétations d’une seule même histoire, qui est d’une certaine manière une caractéristique du langage. Et puis on voulait qu’il y ait un sujet un peu mystérieux : ça a évolué vers une sorte de scénario hyperbolique d’un cadavre retrouvé sur la place des Martyrs. » Tracy Chahwan explique : « On est tous obsédés par Beyrouth. Il y a tellement de choses à raconter ici. Dès que je me balade, je vois 5 000 plans possibles. Visuellement et narrativement, c’est un théâtre. Il y a toujours des choses qui se passent dans tous les sens. » Ce que confirme Karen Keyrouz, pointant du doigt que « Beyrouth est une ville très chargée, très dense ». Une intensité urbaine qu’on retrouvera dans al-Jarima, reprise et travaillée de manière chaque fois différente, depuis le très léger jusqu’au plus loufoque, du suicide à l’envers jusqu’aux jeux les plus simplets : un journal où l’humour est masqué derrière une mort déjà passée, et qu’il s’agit de broder.


Mais qui est Zeez ?
Le collectif voit le jour en 2017. « Tout a commencé quand Lena Merhej de Samandal nous a réunis chez elle. Nous étions une dizaine de personnes désireuses de rejoindre ce collectif. Mais comme ils ne recrutaient pas, elle nous a conseillé de créer notre propre collectif. L’idée nous a plu », se souvient Tracy Chahwan. Pour rappel : Samandal est le plus important collectif d’artistes de BD libanais actuel, qui a reçu en janvier le prix de la bande dessinée alternative du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême 2019, et a été fondé en 2007 par Lena Merhej, Hatem Imam, Fadi Baki, Omar Khoury et Tarek Nabaa.

À ses débuts, Zeez collabore avec l’ONG Waraq, dont l’objectif est la promotion artistique à Beyrouth : dans le cadre d’un événement annuel organisé par l’ONG, chaque membre du collectif se lance dans la réalisation d’un fanzine d’une dizaine de pages, le tout homogénéisé par un format unique et imprimé en sérigraphie, une technique d’imprimerie utilisant des pochoirs interposés entre l’encre et son support. Une fois reproduites sous forme de photocopies digitales, Zeez va exposer ces premières planches au Festival international de la BD d’Angoulême notamment, en spin-off. « C’est quand Zeez a eu un stand au Spin-Off d’Angoulême qu’on s’est lancé dans la création d’al-Jarima. Le Off d’Angoulême est encore mieux que le festival d’Angoulême : c’est beaucoup plus alternatif, c’est de la microédition, avec plein de planches imprimées en sérigraphie », raconte Tracy Chahwan, justifiant ainsi la présence du collectif au festival : « Zeez est plus radical, moins établi que ce qu’on fait d’habitude, plus libre. » Excepté Omar al-Fil, les artistes du collectif se sont rencontrés au cours de leurs études à l’ALBA, et Tracy Chahwan, Karen Keyrouz et Carla Habib font depuis 2018 partie de Samandal. Finalement, cette possibilité d’expression libre semble faire du monde de la BD libanais un univers prospère : « La BD ici est un petit monde, on se connaît tous : on se supporte mutuellement. En France, il y a trop de compétition. Je pense qu’ici c’est un peu comme Berlin, il n’y a pas une pression écrasante : tu peux plus facilement être toi-même », conclut Tracy Chahwan.
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