graphic artists in the arab countries

Sandra Ghosn, desseins graphiques

L’artiste de la semaine

Alors qu’elle rentre tout juste du Crack Festival de Rome, où elle a exposé ses dessins, Sandra Ghosn partage et interroge ses pratiques de graphiste d’une voix chantante, qui peu à peu dévoile la profondeur ontologique de son projet artistique.
Joséphine HOBEIKA , à Paris | OLJ
26/06/2019

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Née à Beyrouth en 1983, Sandra Ghosn obtient un master en bande dessinée et illustration à l’ALBA en 2006. « L’attaque d’Israël de cette année-là m’a poussée à quitter le Liban, c’était une question de survie pour moi, je ne pouvais plus dessiner, c’était très invasif mentalement. J’ai donc choisi de poursuivre mes études en image imprimée aux Arts décoratifs de Paris : ce qui m’intéressait le plus, c’était les cours sur les livres d’artistes. En parallèle, je faisais des études de lettres modernes appliquées, précise l’artiste. Très vite, j’ai eu des offres de travail en animation et en dessin, et j’ai arrêté mes études de littérature, tout en restant passionnée par le livre. »

C’est avec une certaine émotion que la graphiste évoque la première exposition collective, Neuf sur neuf, à laquelle elle participe avec d’autres étudiants, à la Générale en manufacture de Sèvres. Au fil des accrochages, les expérimentations graphiques de la jeune artiste sont repérées et publiées dans des revues, comme la Tranchée Racine, de Stéphane Blanquet, ou Le Bateau magazine, de Jessica Rispal. « En dessinant, j’ai l’impression d’essayer de me rappeler quelque chose »

En 2013, l’artiste expose à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) sa première série de dessins à la plume, en noir et blanc, et confirme son style artistique très particulier, où le geste du trait est fondateur. Phantagma, qui englobe la dizaine d’œuvres présentées, est centré sur le désir, le sexe et la confrontation au passé. « C’était ma première rupture avec le monde académique du dessin, j’ai dessiné, sans me soucier du bon goût, ce qui me fascinait et les liens entre mes différentes émotions, selon ce que mon support me dictait de faire. Mon travail est très impulsif et ne cherche pas à enjoliver la brutalité des affects. »

La deuxième série de dessins de celle qui admire profondément les estampes japonaises et Goya voit le jour en Finlande, où la dessinatrice participe à une résidence d’artistes en 2014. Elle s’intitule Noûs sommes, en référence à l’intellect grec (noûs), et qui s’inspire beaucoup de l’iconographie religieuse par le jeu des symétries ou des regards absents. « Je ne sais pas s’il faut vraiment expliquer mes dessins, je crois qu’il y est question du corps, le corps féminin notamment, mais aussi du territoire, de la transmission, du patrimoine et de la lutte sourde qu’ils impliquent. Mon œuvre fait écho à mes fantasmes, à des réminiscences, je raconte un peu ma vie, à travers des images qui ne proviennent pas de ma vie. » La dimension mouvante de l’œuvre créatrice semble insaisissable. « Je dessine ce que j’aime, puis je juxtapose et je remplis les espaces négatifs. J’aime beaucoup remplir le vide. Mais finalement, je me retrouve confrontée à moi-même et je cherche ma place d’artiste dans mon œuvre. J’ai aussi l’impression d’essayer de me rappeler quelque chose avec ma plume. »

La série Noûs sommes est exposée à la galerie Séquence graphique de Marwan Kahil, en 2014, à l’atelier Richelieu, avant que l’artiste ne poursuive son chemin en République tchèque, où une autre résidence d’artiste lui permet de travailler sur un grand format en couleurs à la gouache. L’exposition prend ensuite la forme d’une installation évoquant un hôtel, où le visiteur est invité à entrer et à écrire ses impressions sur un pupitre de manière automatique. L’usage de la couleur est rare chez Sandra Ghosn. « Quand je travaille la peinture, c’est un effet de touche et j’ai l’impression de pratiquer un geste décoratif. Or, j’aime le geste du trait et sa dimension dépouillée, qui me permet d’atteindre une dimension plus profonde. Je reviens toujours au travail en noir et blanc. »

Beyrouth, Crack et Klink

En 2017, Sandra Ghosn publie chez Les Crocs électriques un ouvrage sans titre qui rassemble un an de travail. « Des dessins émotionnels, faits à l’encre de Chine, pour lesquels je n’avais pas de préparation, je ne pouvais pas effacer ou revenir en arrière. Les images sont accompagnées de textes poétiques que j’ai écrits en me promenant dans Paris ; chaque lecteur y voyage et projette dessus ce qu’il souhaite », explique l’auteure.

Après sa participation à l’anniversaire des 30 ans de l’Institut du monde arabe, où elle fait partie d’un collectif qui réalise une sorte de cadavre exquis débouchant sur un mur de dessins, elle est invitée au PULP Festival de la Ferme du buisson en avril 2018, avec une dizaine d’artistes libanais, autour du thème Beirut Strip Extended. Un nouveau défi, pour celle dont les œuvres ne sont jamais ancrées dans un espace géographique précis. « L’image qui m’est venue en premier est la baie de Jounieh, où j’ai grandi, et son côté carte postale, sur laquelle se superposaient une pluie de bombes et une atmosphère étouffante. J’ai donc aménagé l’espace qui m’était attribué sous forme de dichotomie, avec un champ contre champ, qui illustrait l’effet de contraste entre la dimension spectaculaire et touristique, et, plus en retrait, tout le non-dit, sous forme de petits dessins, dont il fallait s’approcher pour les apprécier et saisir leur évocation d’une nécessité de survie à travers le territoire, le corps, la notion d’héritage... »

La lauréate du prix Mahmoud Kahil en mars 2019 est invitée un mois plus tard par l’École normale supérieure (Paris), dans le cadre de la Semaine arabe, pour présenter de nouvelles œuvres, dont un travail autour de l’étymologie du mot rasm (dessin), qui fait référence à la trace du campement de l’être aimé dans le sable, dans les poèmes d’Imrou’ el-Qays, au VIe siècle. « Cette lecture m’a beaucoup parlé, et des textes du poète accompagnent mes dessins, composés de motifs qui se répètent. »

Entre le 20 et le 24 juin 2019, Sandra Ghosn participe au Festival Crack de Rome, où se retrouvent éditeurs et artistes, pour mettre en valeur leurs dessins alternatifs underground. C’est ensuite en septembre, à Barcelone, dans la galerie Klink Studios, que l’on pourra découvrir l’œuvre de l’artiste, dont les niveaux de lecture sont multiples. « En rassemblant mes dessins, je suis sensible à leur continuité. Si chacun d’eux raconte plusieurs histoires, une forme de linéarité, différente de la bande dessinée, se met en place, et on comprend mieux ce qu’on a vu en découvrant l’œuvre d’après. Mon œuvre s’explicite à rebours. »

Celle qui a jusqu’ici assez peu exposé au Liban, si ce n’est dans le cadre du prix Mahmoud Kahil ou pour un projet de l’Unicef avec des enfants réfugiés, propose une vision à la fois tortueuse et dépouillée de l’être et de sa présence au monde. Elle se nourrit de rêves, de souvenirs, de danse, de comics américains, mais surtout de ses lectures, comme Constantin Cavafy, Boulgakov ou Elfriede Jelinek, et confronte le visiteur à ses ressentis bruts et dépouillés.

1983

Naissance à Chiah (Beyrouth).

2007

Arrivée à Paris après des études en illustration et bande dessinée à l’ALBA (Beyrouth).

2009

Réalisation de 2 couvertures pour les éditions Points dans le cadre d’un concours à l’Ensad (Paris).

2013

Exposition à l’Inalco de « Phantagma », sa première série de dessins (Paris).

2014

Résidence artistique à Mustarinda (Finlande) et réalisation de la série « Noûs sommes » exposée au Salon du dessin à l’atelier Richelieu (Paris).

2017

Publication du livre « Sandra Ghosn, #087 » aux éditions Les Crocs électriques (Paris).

2018

Participation à PULP Festival de la ferme du buisson (Noisiel) et à l’exposition des 30 ans d’anniversaire de l’IMA (Paris).

2019

Prix Kahil pour la catégorie illustrations graphiques à l’AUB (Beyrouth) + Exposition à l’École Normale supérieure (Paris) + Fauve d’or à Angoulême pour « Samandal » dont elle a illustré la couverture latine + Réalisation de l’affiche de Crack Festival (Rome).
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